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Les Rendez-vous de l'architecture, 2 et 3 octobre 1997, Paris
Texte intégral du colloque
Un bon logement pour tous. L'avenir d'une illusion
Thierry Paquot
Je vous remercie. Nous passons à la première table ronde sur le logement. Après ce sondage, il y a deux tables rondes qui ont déjà été préparées, ce qui facilite la tâche de l'animateur que je suis. La première a été conçue et préparée par Monique Eleb, qui est sociologue, professeur et chercheur à l'Ecole d'architecture de Paris-Villemin, auteur de nombreux ouvrages - que l'on trouve du reste à la librairie. Elle va commencer par un exposé un peu théorique et historique pour situer la question de ce qu'on appelle " un bon logement pour tous ". Ensuite, nous aurons trois exposés plus brefs, puis les réactions de chacun et les discussions ensemble.
Monique Eleb
Jusqu'à présent, on a parlé d'architecture en général, et c'est la première fois que l'on parle d'un type d'architecture spécifique, qui est l'architecture de l'habitation. Ce qui caractérise cette architecture, c'est l'hétérogénéité de ses produits. On côtoie des types d'habitations qui sont le meilleur ou le pire, et la production est faite par des architectes ou des maîtres d'ouvrage qui ont des implications très diverses. Donc, je vais quelquefois être positive, souvent négative : ce n'est pas un jugement de ma part, c'est l'état de la question.
Depuis une dizaine d'années, l'architecture de l'habitation provoque des réactions contradictoires. Elle est remarquée dans le milieu architectural pour ses qualités formelles, elle est publiée dans les revues, mais elle est aussi critiquée pour son organisation intérieure qui est qualifiée de stéréotypée et, en général, cette stéréotypie est attribuée aux normes en vigueur. Au sein du renouveau architectural français, l'architecture du logement figurerait ainsi pour la beauté de ses lignes, et cette beauté dissimulerait cependant l'obsolescence de ses espaces. L'immeuble d'habitation serait trop monumental ou trop banal, trop monumental quand la qualité de l'enveloppe est perçue par ses habitants comme expliquant la médiocrité des dispositifs intérieurs, et si les habitants estiment que le logement s'est globalement amélioré au cours de ces vingt dernières années, certains pensent aussi qu'il n'est pas tout-à-fait adapté à leur vie quotidienne.
Architectes et habitants ont des critères presque opposés pour juger de la bonne habitation contemporaine. Quand pour les habitants, être moderne chez soi signifierait avoir un logement adapté à la nouvelle donne au sein du groupe domestique, notamment aux rythmes différents de ses membres, la plupart des architectes se fixent sur les formes inédites, les techniques et les matériaux innovants, et semblent avant tout s'adresser à leurs pairs. C'est du moins le reproche le plus souvent entendu au cours des entretiens que j'ai depuis presque vingt ans avec des habitants.
Déjà au XVIIIe siècle, Jacques-François Blondel soulignait que l'architecture qui tenait compte surtout des dehors et de l'ostentation, plaisait aux architectes et aux visiteurs, tandis que celle qui tenait compte des usages convenait mieux aux habitants. Faut-il choisir ? Le rôle de l'architecte a toujours été celui de passeur d'une culture de l'habiter, spécifique, locale, permettant l'évolution des codes, des rites, de la vie quotidienne.
On sait que la structure des relations familiales s'inscrit dans le plan des habitations qu'une société produit. Pourtant, des évolutions assez remarquables des sociétés européennes ont eu lieu au cours de ces dernières années, sans que l'organisation intérieure du logement ne change en France. Il va donc devenir nécessaire, dans les années qui viennent, de travailler de plus en plus sur la distribution, c'est-à-dire sur l'organisation du logement pour proposer des espaces plus adaptés à des nouvelles formes de groupes domestiques, à des modes d'interaction entre les personnes qui sont en évolution. Il faut réfléchir aussi, pour adapter l'habitation, aux rythmes actuels de la vie quotidienne, aux formes des loisirs, du travail et de la consommation en pleine mutation. Des opérations d'habitat de très bon niveau ont été réalisées ces dernières années, elles sont remarquées, remarquables, surtout dans le logement social - il faut le souligner - et, par des architectes, rares, qui trouvent que l'habitat reste un programme intéressant. Ces architectes n'ignorent pas du tout que leurs confrères considèrent ce travail sur l'habitation comme mineur. C'est d'ailleurs une question qui a toujours été discutée au cours de l'histoire. Et ils savent aussi que la reconnaissance dans notre société passe par la photogénie et qu'elle se fait rarement par la voie de l'habitation. L'habitation n'est pas photogénique. Les façades de certains immeubles le sont, pas l'intérieur et il est très difficile de photographier des intérieurs. On voit que, dans les revues, il y en a extrêmement peu.
En l'absence de tout discours, certains ont le courage de poursuivre une réflexion sur la distribution, sur l'art d'organiser l'habitation, qui prend des voies particulières : les uns cherchent à proposer des types d'habitat qui transforment le rapport entre les personnes, ou bien la vision du logement collectif et de ses prolongements, d'autres s'intéressent à la sociabilité à l'intérieur du groupe. Ils observent que les rites familiaux et sociaux, mais aussi les rites de la journée de chacun des membres de la famille se diversifient, et ils tentent d'en tenir compte. Les glissements du statut des différentes pièces, en liaison avec des comportements nouveaux du groupe domestique sont analysés qui admettent que la cuisine, par exemple, n'est plus simplement une pièce de service - comme on l'a qualifiée longtemps - mais qu'elle est en train de devenir l'un des lieux privilégiés de la famille. On peut remarquer, dans quelques opérations, une adaptation à de nouveaux modes de vie, comme par exemple la cohabitation de parents et d'enfants adultes, dans des logements qui seraient associés et qui permettent d'être ensemble mais séparément, slogan apparemment de l'époque mais qui a toujours été un des problèmes difficiles à régler pour les architectes de l'habitation - comment être ensemble sans se gêner ?
On se rend compte que l'évolution des structures du groupe domestique est très rarement prise en compte dans les habitations produites aujourd'hui. Dans les conditions très contraignantes de la production du logement, des architectes talentueux vont tenter de sortir du dédale des contraintes pour retrouver le plaisir de l'espace, les attentions qui permettent d'améliorer la vie quotidienne. Face à la position platement fonctionnaliste qui consisterait à donner un espace strictement adapté à chaque activité, ils tentent de manière diverse, de proposer une étincelle poétique : belle vue, belles lumières, jeux corporels par un travail sur les volumes, plaisir du rapport à l'extérieur bien pensé, ou tout simplement espace où les gestes quotidiens s'accomplissent sans friction. Sachant l'attachement des Français à la maison individuelle, ils tentent de donner au logement collectif certaines de ses qualités. Ces architectes, passionnés par l'architecture domestique, sont très peu nombreux, en France. Ils ont compris qu'être architecte, c'est aussi savoir observer ses semblables, et se transformer un peu en ethnologue. Et puis, ils lisent.
Ce sont eux qui font que je continue à étudier l'habitat et à croire à une évolution positive. Ils font souvent équipe avec des maîtres d'ouvrage, que je qualifierai d'art et d'essai, donc quelque chose de rare là aussi. On en a vu un hier après-midi. Et qui observent sans rigidité les pratiques en évolution.
L'habitat neuf apparaît aujourd'hui, tous les concepteurs le disent, comme le produit de contraintes constructives, liées à des savoir-faire établis, à des choix de matériaux connus. De plus, les normes et la pression des maîtres d'ouvrage, attachés à certaines prestations, constituent le cadre de la réflexion sur la conception de ces logements. Qu'elles soient thermiques ou acoustiques, les normes ont la réputation de provoquer des organisations rigides, ou des choix qui gênent les pratiques, alors même qu'elles sont censées augmenter le confort. Les catégories de financement sont accusées de provoquer une organisation stéréotypée du logement. Ces conditions expliquent en partie la similitude des distributions. Elles ne seraient que la réponse la plus logique à ces contraintes de départ. L'architecte renonçant bien souvent à imposer ses conceptions, et s'adaptant à la demande du maître d'ouvrage. Ceci explique l'impression négative qu'ont beaucoup d'architectes face à des exigences relatives aux modes de vie, qu'ils perçoivent généralement comme un ensemble de contraintes supplémentaires. Ils perdent souvent de vue l'idée que constituer l'habitat d'une société, c'est contribuer à perpétuer ou peut-être à faire évoluer sa culture. Ils se réfugient, dans le meilleur des cas, dans une conception esthétique qui valorise l'aspect formel de leur travail. On y reviendra.
Du côté des maîtres d'ouvrage, nombre d'entre eux, souvent privés, tendent de plus en plus à demander aux architectes d'être de simples emballeurs de plans déjà cadrés, déjà dessinés, déjà produits. Ces plans sont pauvres, souvent crûment fonctionnels, une interprétation très plate des réglements, et pourtant ils sont présentés comme correspondant aux modes de vie des Français. C'est peut-être ce qui explique que les architectes dénoncent le manque de culture architecturale des maîtres d'ouvrage dans le sondage IFOP-Le Moniteur. Une attitude se fait jour, en ce qui concerne les logements en accession à la propriété. La tendance qu'ont certains maîtres d'ouvrage à voir toute organisation qui ne serait pas conforme ou habituelle comme un danger en ce qui concerne leur commercialisation, est en train d'accroître la banalisation, la monotonie, la répétitivité qu'on avait condamnées dans les années 60. Or c'est précisément la réaction et l'action publique contre ces phénomènes qui ont permis d'augmenter la qualité des logements dans les trente dernières années. Ceux des maîtres d'ouvrage qui légifèrent sur les modes de vie ont abouti à déresponsabiliser les architectes par rapport à l'habitant. En prenant en main le programme, ils les ont conduits à désinvestir ce rôle de spécialiste de l'art de vivre dans les lieux, et si cette tendance perdurait, on pourrait oublier que le premier devoir de l'architecte est d'obéir à la convenance et de bâtir, en relation avec le statut de l'habitant et avec ses façons de vivre et ses habitudes. C'est ici que s'impose une stratégie de reconquête du rôle social et politique de l'architecte, au sens où il est de son rôle de se mêler de la vie de ses concitoyens.
Ce rôle social, l'architecte l'a toujours joué, dans l'histoire et le passé, et il le joue encore dans de nombreux pays européens. C'est un rôle qu'il faudrait reconquérir ici. Par ailleurs, les architectes seraient plus armés dans la négociation, dans le travail avec les maîtres d'ouvrage s'ils avaient une connaissance plus approfondie des manières de vivre des habitants, qu'ils pourraient opposer à une vision souvent stéréotypée. De même, le manque de données sur l'architecture savante de l'habitation, sur la genèse de l'évolution des types d'habitation, qui n'est enseignée que dans quelques écoles en France, est un frein au moment de la conception des logements neufs, et surtout de la réhabilitation. Alors vient la dérive formaliste. Les architectes français sont souvent perçus à l'étranger comme obsédés par la forme. On leur reproche de ne plus être assez intellectuels. Il faut voir le numéro de Arquitectura Viva du mois dernier. C'est souvent vrai, pas toujours. Et certains, parmi les plus admirés, agissent souvent comme des sculpteurs.
L'avant-garde a toujours détesté le domestique. Elle est dans le sublime, le geste grandiloquent, l'innovation inédite... tandis que les habitants recherchent un lieu adapté à leur façon de vivre, ici et maintenant, et pas une maison qui leur demande de s'adapter à elle, et donc à la vision du monde de l'architecte. Cette attitude de fixation sur les formes a des conséquences. Les habitants ont, dans une certaine mesure, perdu confiance et, comme on le sait, ces habitants ne font que très rarement appel à un architecte pour concevoir, par exemple, leur maison individuelle. Le problème du non-recours à un architecte en-dessous du seuil de 170 m2 de surface n'est pas le seul en cause. Il faut rassurer les habitants sur le coût financier, bien sûr, mais cela ne suffit pas. Le rejet par les Français, depuis des décennies, de la maison moderne construite par un architecte doit être étudié. il semble qu'il la juge trop éloignée du confort domestique communément souhaité. Même aisé, le client ne veut pas d'une maison moderne vu comme froide et gaguesque, le syndrôme de La maison de mon oncle de Jacques Tati est très bien vu : c'est l'image souvent citée par les habitants, de la maison futuriste, qui entraîne l'habitant dans son intimité vers l'adoption d'une gestuelle inhabituelle, qu'il vit souvent comme inadaptée et donc comme une contrainte.
La maison qui conduit à un rapport au corps non choisi, qui impose des valeurs inconnues ou d'un autre milieu social, la maison qui impose et ne soutient pas : c'est la définition même de l'inconfort. Changer cette représentation de la maison moderne devient urgent. Et il faut savoir que c'est une représentation française puisqu'en Suisse, en Espagne, en Italie, en Allemagne et partout dans le monde, on n'a pas cessé de produire des maisons modernes pour les riches et pour les pauvres. Comment en est-on arrivé là ? L'enseignement a survalorisé pendant des décennies le logement collectif. On n'a pas à s'en plaindre, on a une qualité du logement collectif très grande, en France. Malgré tout, on ne pouvait pas superbement ignorer la maison individuelle banale. Et si on a un enseignement sur l'habitation individuelle dans les écoles françaises, elle est très très souvent centrée sur les maisons-icônes des grands architectes, étudiées par le menu, alors que la maison individuelle, confondue avec le pavillonnaire diffus, est niée. Heureusement, une réaction est en train de naître. J'espère.
Une autre question importante est celle de la diffusion des savoirs. Le logement à financement public tient la vedette, surtout quand il est classé expérimental, aidé et que ses résultats sont publiés. Mais il serait bon que les renseignements qu'ils nous donnent soient utiles pour la conception du logement le plus banal. Or, il y a très peu de diffusion de ces savoirs, et pas du tout d'utilisation des résultats. Il faut insister encore sur l'exception française dans l'application de l'Etat par rapport au logement social, mais comment tirer mieux parti des expériences réussies ? Il faudrait vraiment s'occuper de cette diffusion du savoir, mais aussi avoir le courage de dire ce qui ne marche pas. Même si cela touche le narcissisme de certains architectes. Les conditions économiques actuelles entraînent que l'on réduit encore les surfaces. Il faut se souvenir que, dans le passé, pour les théoriciens du logement minimum, ce logement a toujours été très étudié, prêt à habiter, équipé de rangement. Dans l'esprit de ces militants du logement pour tous, il n'a jamais été un logement sans qualité. La réduction des surfaces a été compensée par un travail très précis sur les modes de vie, et donc l'organisation, la distribution, ce qui implique évidemment l'augmentation du temps de conception. Le logement d'aujourd'hui, souvent jugé commun et répétitif, reflète de plus en plus la crise économique et la crise de restructuration des pouvoirs, des compétences et des rôles et de moins en moins la culture. Il est important que le logement reste ou redevienne un objet de la civilisation, et non pas un produit cynique de la technique ou le simple résultat du financement ou de la norme, un objet sans âme, ne reflétant plus la culture de l'habiter des différents groupes sociaux.
Il ne s'agit pas seulement ici de revendiquer pour les habitants une attention à l'usage, mais aussi de réclamer pour eux que les architectes redeviennent spécialistes de l'architecture savante de l'habitation. Qu'ils convoquent ou révoquent de façon maîtrisée les principes de la distribution, qu'ils réfléchissent comme tous leurs prédécesseurs, sur des dispositifs adaptés à des modes de vie actuels, mais assez flexibles pour tenir dans un futur proche, et qu'ils nous donnent aussi le plaisir du mouvement et du jeu dans l'espace, le plaisir de la lumière... En fait, faites-nous rêver, sans nous forcer à renoncer à la commodité. Et faites l'effort aussi de redevenir un peu plus ethnologue, et un peu moins sculpteur.
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