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Les Rendez-vous de l'architecture, 2 et 3 octobre 1997, Paris
Texte intégral du colloque
La ville contemporaine en question (suite)
Pierre-Luc Séguillon
Je crois qu'il y a une logique dans l'articulation des deux tables rondes qui vont clore cette dernière journée des Rendez-vous de l'Architecture. Dans la première, vous l'avez remarqué, un titre assez large : la ville en question. Nous allons au fond nous interroger sur la manière dont les acteurs de la ville, très modestement pour répondre au conseil qui vient de nous être donné, voient la ville aujourd'hui et voient leur rôle, notamment les architectes. Comme il semble que ce soit une oeuvre collective, dans une deuxième table ronde, avec des élus et des architectes, avec des maires de grandes villes, nous nous interrogerons sur l'articulation de ces différents rôles : ce que l'homme politique, l'élu attend de l'architecte, mais aussi ce que l'architecte peut attendre de l'élu. Mais, auparavant, pour que notre débat ne soit pas seulement franco-français, il a semblé qu'il serait intéressant d'avoir un regard extérieur, distancé de quelqu'un qui habite loin de la France et qui connaît en même temps très bien la France et l'Europe : c'est Richard Sennett. Vous connaissez ses travaux, vous les avez sans doute lus dans leur traduction - à moins que vous ne lisiez directement en anglais - La ville à vue d'oeil chez Plon. Il est musicien, romancier, même si ce n'est pas à ce titre-là qu'il est ici aujourd'hui, il est sociologue, historien-sociologue des situations urbaines, des mentalités et des moeurs citadines. Il réside à New York et il a bien voulu venir parmi nous pour précisément avoir ce regard sur les problèmes qui nous intéressent aujourd'hui. Je lui donne donc la parole.
Richard Sennett
Je dois m'excuser de parler en anglais. Les New-yorkais n'ont pas l'occasion de parler français, sauf dans les restaurants. Si c'était un colloque sur la gastronomie, je parlerais en français. Là, je ne peux pas discuter en anglais...
Je voudrais vous parler non pas en tant qu'architecte mais plutôt en tant qu'urbaniste, et je voudrais vous parler du rapport qui existe entre la citoyenneté et l'architecture, et surtout parler de ce poids supporté par l'architecture dans la ville à cause de cette crise sociale contemporaine dans la ville. Nous n'avons pas de structures, dans la cité urbaine, qui créeraient des conditions modernes. En particulier, nous n'avons pas de citoyenneté qui donnerait lieu à une socialité urbaine.
Cette absence de structure sous-tendant une socialité donne lieu à une situation où les architectes et les urbanistes doivent combler cette lacune par une présence physique ou une certaine " physicalité ". Ce qu'on nous demande, c'est d'avoir une " physicalité " qui a une provenance sociale, en quelque sorte de faire du construit, de l'ingéniérie du social, ce qui veut dire que l'acte de faire l'architecture est à la limite de l'oeil créateur, qui entraîne un certain risque, entraîne aussi une violation des conventions. Cette vie sociale, qui a comme origine la physicalité, c'est quelque chose qui est imposé aux architectes, et c'est au-delà de leur pouvoir. Ils ne sont pas capables de construire l'axe social avec le physique, mais ils ont néanmoins le devoir de le faire. ![]()
Pour expliciter cet argument, je voudrais commencer par la question suivante : qu'est-ce qu'est la citoyenneté urbaine, ou en d'autres mots, la cité ? Pour moi, la citoyenneté urbaine, c'est la rencontre des étrangers. Je ne suis pas de ceux qui parlent de Gemeinschaft ou de Foyer ou de Home. Quand je parle de la cité, je me concentre plutôt sur les différences. Il y a une raison ergonomique à cette conception de la cité, comme endroit où les étrangers rencontrent les étrangers. Cette raison est liée à la condition moderne et contemporaine du développement des cités. Je parle surtout de la globalisation et de son impact sur la cité. Cette globalisation a comme conséquence une circulation de plus en plus importante des personnes. Donc, de migrations.
A l'UNESCO, où je travaille sur ces questions, on a fait des travaux de recherche sur la migration parmi les villes européennes dans les années à venir, et c'est un mouvement qui va s'accélérer énormément, non seulement pour les pauvres mais aussi pour les classes moyennes qui seront obligés de se déplacer pour trouver du travail, les conditions de ce travail étant de plus en plus flexibles. Dans cette Europe des villes qu'on est en train de construire, les liens entre les villes vont peut-être devenir plus importants qu'entre les nations. Donc, le degré d'étrangeté comme d'aliénation augmente. D'ailleurs, on connaît déjà cela en Amérique. A New York par exemple, 42% des adultes sont nés en dehors des Etats-Unis. A Los Angeles, 46% des résidents n'ont pas comme langue maternelle l'anglais. On voit que les villes sont de plus en plus souvent un endroit où les étrangers se rencontrent. Ce n'est donc pas un tissu urbain parmi des gens qui se connaissent, mais plutôt des gens qui sont différents. Ce point est d'une importance primordiale pour la condition urbaine d'aujourd'hui.
Il y une deuxième caractéristique de cette citoyenneté urbaine - et je partage avec vous ma prévision de l'avenir, que j'ai développée pour plusieurs raisons sans avoir pour autant le temps de rentrer dans le détail. Je pense que nous sommes arrivés à la limite de la dispersion géographique, ou de la périphérisation de la cité. Notre génération a vu la cité se développer géographiquement vers la périphérie. Mais, pour différentes raisons économiques, il n'est pas possible de continuer ce processus. Nous allons donc vivre une reconcentration de la ville au centre, c'est-à-dire que nous trouverons un marché de main d'oeuvre pour les très, très pauvres et les très, très riches. Ils vont se retrouver ensemble. Pour vous donner un exemple, regardez Wall Street, à New York, où se trouvent ces institutions financières très importantes qui ont beaucoup d'influence dans le monde. Au travail on y trouve la classe supérieure, les gens riches et aisés, les gens d'influence. Mais, en fait, que se passe-t-il dans ces bâtiments 24 heures sur 24 ? Il y a ceux qui nettoient les bâtiments et des tas d'autres prestataires de services pour les riches de Wall Street. Statistiquement, la majorité des personnes travaillant sur Wall Street ont des salaires très bas, même si les autres sont plus visibles. Il y a donc une ré-articulation du travail, une redistribution qui fait que l'on trouve différentes classes au même endroit, et une densité de différences économiques beaucoup plus importantes que ce que nous avons vécu un quart de siècle auparavant par exemple.
Pour résumer, la condition urbaine de l'avenir est caractérisée par ces deux facteurs : une diversification de plus en plus importante, un mélange de plus en plus foisonnant des personnes d'une part, et d'autre part cette nouvelle centralisation. Nous avons peut-être des mécanismes politiques et bureaucratiques pour coordonner cela, mais il n'y a pas d'institutions qui permettrait de faire ce mélange social des différentes classes, races et groupes ethniques. Pour moi, c'est le coeur même de la problématique futur de la citoyenneté urbaine.
Dans de telles conditions, notre expérience quotidienne de l'autre dans cette ville de mélanges, est plutôt visuelle. C'est l'oeil plutôt que la bouche qui est l'instrument le plus important pour le rassemblement et la collecte d'informations sociologiques concernant l'étranger. Ce qui signifie que cette information que nous avons concernant l'autre n'est pas une information discursive, elle est plutôt fugace. Donc, la formation des formes visuelles dans la ville nous donne cette information sociologique sur les relations. L'organisation de cette vision fugace - comme on regarde au passage un écran de télévision, sans vraiment se concentrer - c'est cela qui nous donne l'idée de nos relations avec les étrangers. On ne fait pas vraiment de mise au point, on n'a pas de focus sur ces étrangers. Notre focus, notre concentration se déplace, ce qui veut dire qu'entre nous et les étrangers, il n'y a pas d'engagement réciproque. Le fait que l'information visuelle soit à la base de notre information sociologique veut dire que notre information sociologique est assez faible et superficielle. Elle n'est pas exploratoire, ni analytique. C'est une vision presqu'institutionnalisée mais pas profonde. Donc tout ce que je viens de dire là exprime peut-être les problèmes que rencontrent ceux qui s'occupent de la conception urbaine aujourd'hui. Parce qu'on a une citoyenneté pas vraiment participative, on nous demande de créer quelque chose qui donnerait lieu à des relations ; provoquer en quelque sorte des relations avec l'autre.
La question que je vous pose - je suis obligé, par manque de temps, de couper mon argument presqu'au milieu, est celle-ci : comment pouvons-nous créer cet environnement urbain ? Comment affronter cette tâche où il ne s'agit pas de créer des conditions réelles qui donneraient lieu à une participation mutuelle - il n'y a plus de participation mutuelle, sauf visuelle ? Comment pouvons-nous nous acquitter de cette tâche sachant qu'à la base de la citoyenneté urbaine, il n'y a que le visuel ? Pour répondre à cette question - et je ne parle là que de mon urbanisme à moi - il faut concevoir la citoyenneté urbaine de la façon suivante : on accepte d'abord une certaine fiction de la citoyenneté, une fiction qui prétend que tout ce qu'il faut faire, c'est d'enlever les barrières physiques pour que le contact social ait lieu. Cette fiction suppose que les gens veulent se rencontrer, qu'ils veulent aller au-devant et au-delà de l'autre.
Sur cette base, j'ai développé un design urbain avec orientations : la première serait de re-souligner ce que j'appelle l'horizontalité, le rez-de-chaussée avec son extension, tout ce qui est à l'horizontale. Parce que cette horizontalité a beaucoup été négligée ces dernières années, ne serait-ce que par l'utilisation de certains matériaux, comme des grands pans de verre qui servent à isoler les gens au niveau de la terre. Quand je parle d'horizontalité, je ne parle pas de la rue, avec sa conception assez romantique. Je parle plutôt d'une citoyenneté d'espace, ou d'un espace de citoyenneté, où le vis-à-vis devient important, où l'horizontal prime sur le vertical. Dans mon livre La ville à vue d'oeil, j'avance cet argument d'une désagrégation nécessaire du vertical, et c'est dans cette conception de l'horizontal qu'on peut donner former à cette fiction selon laquelle les gens veulent ou cherchent à se rencontrer.
Deuxième point : je pense qu'il faut explorer ou analyser l'art de la densification d'une façon nouvelle. Il faut tenter de créer des petits noeuds, des petits noyaux de densité, pas dans le sens linéaire de la rue classique haussmanienne. Permettez-moi de prendre un exemple de cette densification : les bouches de métro, les portes d'une usine ont toujours été perçues jusqu'ici comme étant des points de contrôle plutôt que des aires ou des espaces sociaux. Dans ce nouvel urbanisme, il faut se reconcentrer sur la densité et voir quelque chose de plus spécifique. Jusqu'ici, on a traité la densité d'une manière générale. Maintenant, il faut être plus spécialisé et rapporter notre conception de la densité à des endroits spécifiques, comme par exemple ces entrées ou ces bouches de métro.
Une troisième façon de mettre en oeuvre cette fiction de la socialité selon laquelle les gens veulent se rencontrer : donner à ces noeuds de densité une forme qui permettrait un usage multiple. La plupart des espaces dans nos villes d'aujourd'hui ne se prêtent pas du tout à cet usage multiple. Il n'y a pas d'usage mélangé, ce sont plutôt des espaces publics mono-fonctionnels, fondés presque toujours sur la consommation. Pour en faire un véritable usage multiple, il faudrait opérer une violation éthique de cette loi selon laquelle la consommation est reine. A Londres par exemple, aux entrées du métro, on ouvre des cliniques ou des petits bureaux gouvernementaux, ou de prestations de services. Les noeuds de densité ne sont alors plus perçus comme des noeuds géographiques, mais plutôt des noeuds où, par construction, on provoque ce rapprochement ou cette socialité. Cela permet de donner l'impression aux gens que ce sont des endroits où ils peuvent vraiment vivre, les uns à côté des autres.
Quatrième et dernier point : il faut se débarrasser d'un des effets les plus néfastes de la périphéralisation de nos villes, la création de limites et de frontières fixes entre zones d'activités différentes - habitation, travail... Ce qu'il faut faire, c'est percevoir comme centre de la vie communautaire, non pas le centre, mais plutôt les frontières. Il faut mettre l'accent sur ces bords, ces limites entre différentes zones où une interaction peut devenir possible, peut rendre vie et donc rapprocher ce qui est de part et d'autre de la frontière.
Pour résumer, je vous livre ces quatre principes qui, à mon sens, appliqués au design urbain, peuvent donner lieu à une mise en oeuvre de cette fiction selon laquelle les gens veulent se rencontrer. Dans un roman, la fiction visuelle peut convaincre le spectateur. Mais, ce design visuel ne remplacerait pas la politique urbaine, c'est autre chose. Michel Foucault a parlé de la libération de la tyrannie du mot, mais ce qui donnerait une nouvelle vision du monde, pour moi, ce n'est pas du tout cela. Je pense que la citoyenneté urbaine a d'abord besoin d'une scène théâtrale, mais après il faut une politique appropriée pour y mettre les gestes, le contact, et le discours dont on a besoin. Ce qui veut dire que l'application de ces quatre principes de design urbain permettrait de créer des espaces de discours. Si je voulais résumer tout ce que j'ai dit au sujet du design urbain en une phrase, je dirais : l'art du design urbain, c'est la création d'une illusion, mais illusion très nécessaire.
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