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Les Rendez-vous de l'architecture, 2 et 3 octobre 1997, Paris
Texte intégral du colloque

Architecture et citoyenneté (suite)


Pierre-Luc Séguillon

Simplement, j'ai cru comprendre que vous leur posez cette question, mais que vous en avez vous-même une idée très précise... Elle s'arrête à une certaine frontière.



Alexandre Melissinos

Non, absolument pas. Ne partageons pas les choses comme cela entre l'ancien et le moderne. Le moderne n'est pas un problème de forme, ni d'emballage. Mais on nous dit d'être les médiateurs, nous architectes, nous urbanistes. Mais, pour être médiateur, il faut être entre deux choses, entre un discours et une réalité, être un intermédiaire de quelque chose. Or, d'un côté il y a des habitants qui ont des revendications, celle d'habiter normalement, mais de l'autre côté... je suis désolé mais il n'y a pas de projet. Autrefois, il y avait des visions messianiques du projet, jusqu'aux années d'avant-guerre mais aujourd'hui, mon propos est de dire que nous sommes dans un système d'archipel. Il ne s'agit pas de le critiquer. De Toronto à Johannesburg, et de Moscou à Rio de Janeiro, c'est la même chose. Donc, il n'y a pas de coupable. La réalité urbaine est celle-là : segmentée. On peut se demander si, dans cette ampleur, avec cette quantité et ces formes, il y a place pour un projet de ville, ou s'il n'y a pas des projets.



Pierre-Luc Séguillon

Alors, on va demander aux élus de réagir mais, auparavant, je voudrais entendre d'autres architectes. Roland Castro, avez-vous été interpellé par ce qui a été dit par les politiques ? Quelles sont les questions que vous avez envie de leur poser ?



Roland Castro

J'ai d'abord un petit mot à dire à Jacques : il ne faut jamais parler de réélection, sachant que l'électeur que je suis ne vous a pas élu pour être réélu, mais pour faire des trucs. Tout cela en rigolant, mais il faut faire attention aux citoyens.

J'avais envie de parler d'abord de la ville malade. En renversant, et en regardant, c'est la citoyenneté qui est malade. La citoyenneté ne va pas très bien dans ce pays. Quand on regarde, par exemple, les élections européennes, où le taux de participation au vote est faible, on s'aperçoit que cela vote à 60 % à Neuilly et 40 % à La Courneuve.

A La Courneuve, il y a très peu de gens dans la rue qui votent. Il y a donc presqu'une sorte de scrutin censitaire. Quand on regarde de près la carte de la fracture urbaine produite par la pensée rationaliste qui n'a pas fabriqué extrêmement bien - pour rester poli, sans polémique exagérée - la périphérie, on voit que, d'un certain point de vue, l'abstention et le vote LE PEN se retrouvent pas mal dans le territoire le plus mal fait. Je signale qu'à Vitrolles, indépendamment du caractère très peu performant - c'est le moins qu'on puisse dire - du maire sortant, qui n'était pas un as de la gauche de terrain, cette façon d'avoir très mal fait la ville a compté dans le vote d'exclusion ignoble fait par le Front National. L'enquête du Monde à Vitrolles était très précise : les gens disaient qu'ils habitent en impasse. Donc, la très mauvaise ville a un rapport avec l'état de la citoyenneté, qui n'est pas brillant dans ce pays.

Evidemment, même s'il ne reste plus que 25% d'électeurs, les élus seront élus. Mais c'est quand même extrêmement angoissant qu'il y ait une énorme perte de citoyens. Et il y aurait un rapport justement entre la fracture sociale et la fracture urbaine. Il y a, en gros, un lien social qui ne va pas bien, et il semblerait qu'il y ait aussi un peu un lieu particulier de ce lien qui ne va pas bien. Il y a quand même des rapports qui sont vérifiables. Dans les grandes zones pavillonnaires, à côté du grand ensemble, on trouve un taux de vote Le Pen extravagant, avec les pitbulls et tout ce qu'il faut pour que ça marche. Bref, il y a vraiment une question urbaine sérieuse, qui n'est justement pas seulement urbaine. Je suis architecte, c'est-à-dire que je ne suis pas complètement fou ! Je sais ce que l'architecture et l'urbain peuvent faire, pas plus que ce que disait Philibert de l'Orme, c'est-à-dire calmer la mélancolie, aujourd'hui on dirait la répression. Que l'architecture n'en rajoute pas, par exemple sur le chômage et le racisme. Que l'architecture ne vous dise pas que " Déjà t'es une merde, tu trouves pas de boulot, et en plus t'es pas normal - blanc -, et en plus t'as vu où t'habites ! " C'est cela la question.

Je ne pense pas que l'architecture - Le Corbusier a raconté des histoires - va changer tout. C'est faux. Il faut que l'architecture n'en rajoute pas, sur la misère et la difficulté d'être. Ce serait déjà pas mal. Il y a donc un problème de citoyenneté dans ce pays et un problème de ville dans ce pays, et notamment de ville produite à une époque qui est probablement une régression dans l'histoire des villes. Je signale qu'il y avait des cités-jardins, des HBM. Les HBM de la périphérie de Paris sont encore des lieux beaucoup plus conviviaux, vivants, agréables à vivre que certains grands ensembles. Ils ont été fait trente ans avant. C'est vrai que cela fait partie du boulot très con, ordinaire de l'architecte. Après, je peux vous faire de grandes théories sur le remodelage.

Je trouve qu'on a eu aujourd'hui un maître d'ouvrage merveilleux - je lui rends un hommage public parce que je me suis engueulé avec lui il y a peu de temps - c'est Jean-Christophe Bailly qui a vraiment fait son travail de maître d'ouvrage par rapport à la question urbaine. C'est à cette question-là qu'il faut tenter de répondre. Et après, il y a le drame de l'oeuvre, qui est tout à fait singulier et étrange. Et à la fin, il n'y en a qu'un qui décide et qui a fait l'oeuvre. Qu'on ne raconte pas d'histoires de démocratie, ou d'absurdité participative parce qu'à un moment donné, il y a de l'art, et donc du singulier.

Une des questions que la démocratie doit savoir, c'est qu'à un moment donné, une fois que tout le processus démocratique est lancé, il y a du singulier et le singulier doit être le mieux possible et le plus partageable. Nous, que devrait-on faire ? Je pense qu'on ne devrait pas distinguer à ce point architecture et urbanisme. Nous, on doit proposer des choses. Dès que l'on fait des projets, on fédère - mais c'est dingue ! Le projet fédère. Il y a plein de mecs qui sont épars, avec des règles sanitaires, des règles de droit... Pour prendre un exemple. En France, vous avez le droit d'avoir des PALULOS ou des PLA, c'est un bordel sans nom d'arriver à tricoter les deux ! Bon, le projet fédère. C'est sa vertu. Par rapport à cette question du projet, les architectes doivent répondre, sans même attendre qu'on leur téléphone. Ils doivent aller voir, inventer les scénarios, être à la fois des ensembliers urbains et des architectes, avec l'angoisse spécifique de l'architecture. Et tout cela pourquoi ? Que s'est-il passé ces derniers temps ? Les architectes ont été laissés totalement flottants. Après tout, ce n'est pas de leur faute s'ils ont parfois confondu un lycée avec un aéroport, en mettant une aile d'avion absolument invraisemblable sur le toit.

C'est vrai qu'on a laissé les architectes en roue libre d'architecturer. Ils devraient se donner une certaine inquiétude qui tournerait autour du sens et du signe. Le signe, c'est pour le bonheur d'être avec son ego, mais il faudrait quand même que cela ait un rapport avec du sens parce que c'est vrai que la question angoissée que l'on peut poser aux politiques - et d'ailleurs je crois même qu'un dirigeant de Force Démocratique en a fait un livre - la question du sens.


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